La crosse, achevée. Photographiée sur fond bleu nuit. Ce qu'on voit, en lisant de bas en haut : un fût de frêne, droit et lisse, tiré d'un seul trait dans une planche débitée sur quartier ; une virole de noyer, sombre, qui marque la transition ; et une volute de frêne, contre-collée en trois tranches placées côte à côte, dont l'assemblage est si fin qu'on ne le devine qu'à la lumière rasante.
Mais regarder cette crosse, ce n'est pas seulement voir une réussite technique — c'est reconnaître un vêtement. Le frêne clair, en haut et en bas, évoque la coule blanche que portent les moines cisterciens depuis le XIIe siècle : cette ample robe de laine non teinte que saint Bernard avait choisie pour se distinguer du noir bénédictin de Cluny. Le noyer sombre de la virole, au milieu, évoque le scapulaire noir qui traverse la coule au niveau des épaules — ce vêtement de gravité et de service.
Tenir cette crosse dans la main droite, c'est donc tenir l'image inverse de ce qu'on porte sur le dos. Aucun ornement n'a été ajouté : pas un gramme d'or, pas un clou de métal apparent. Seule l'huile appliquée après ponçage révèle, dans le frêne, le grain pâle et soyeux du bois sur quartier ; et dans le noyer, la profondeur chaude et tendue de ses fibres serrées. La crosse est vraie comme un vêtement — et c'est, dans la tradition de Cîteaux, la seule beauté permise.