Une crosse ne naît pas à l'atelier. Elle naît bien avant — dans la cour du scieur, parmi les planches alignées sur leurs chevalets de bois, exposées au soleil de Provence. Choisir la planche, c'est déjà sculpter : il faut un frêne droit, sans nœud sur la longueur de la volute, au fil régulier.
Mais le critère décisif est le mode de débit. La planche a été sciée sur quartier — c'est-à-dire débitée radialement, perpendiculairement aux cernes — ce qui donne au bois sa plus grande stabilité dimensionnelle. Le veinage en sort droit et serré, le fil court parallèle à la planche, et le bois ne travaille presque plus au séchage. Chez le frêne, qui appartient à la catégorie des bois blancs — comme le hêtre, l'érable ou le tilleul — cette qualité de débit est essentielle, car la couleur uniforme du bois ne permet pas, comme chez le chêne ou le noyer, de lire facilement la zone exploitable à l'œil nu.
Dans l'épaisseur de la planche, l'œil de l'artisan vise une zone précise : ni le cœur lui-même — où les fibres tournent autour de la moelle et où le bois éclate en vieillissant — ni la part la plus périphérique, encore trop jeune. Mais la zone intermédiaire, là où le fil court le plus droit, où les cernes sont serrés, où le bois est à pleine maturité. C'est dans cette part-là, et sur toute la longueur nécessaire au fût — la hampe droite, la plus longue pièce de la crosse — que la planche a été choisie pour Dom Jean-Marie Gervais. Au moment où elle sortait de la scierie, personne ne savait encore que la bénédiction abbatiale serait fixée au 2 mai 2026 ; mais le bois, lui, avait déjà commencé son chemin vers Lérins.